Plus le monde se durcit, plus je choisis la douceur de vivre
Je sais. Cela peut sembler contradictoire de parler de douceur de vivre alors que le monde se durcit.
Les guerres, le climat, les tensions politiques et économiques, les inquiétudes pour l’avenir… Tout cela est là. Il serait tentant de penser que parler de ce qui est beau, de ce qui nous met en joie, d’un repas partagé, d’un arbre ou de la lumière qui traverse une pièce est presque indécent face à ce qui se passe dans le monde.
Et pourtant.
Plus le monde se durcit, plus je choisis la douceur de vivre.
Non pour détourner les yeux. Non pour prétendre que tout va bien.
Je la choisis pour ne pas me laisser anéantir par ce qui va mal. Parce que si je veux encore pouvoir agir, créer, aimer, imaginer, apporter quelque chose autour de moi, j’ai besoin de rester vivante.
À l’origine de ce texte, il y a un atelier d’écriture et quelques mots posés sur le papier. Je t’en partage ici une partie, avant de poursuivre la réflexion.
Quand la peur prend toute la place
Je l’ai particulièrement compris pendant la période du Covid.
J’étais entourée de personnes inquiètes. Certaines avaient peur du virus. D’autres avaient peur des décisions prises, de la perte de liberté ou de ce qu’elles percevaient comme des dérives possibles. Les raisons étaient différentes, parfois même opposées. La peur, elle, était partout.
Et j’ai observé ce qu’elle produisait en moi lorsque je restais trop longtemps plongée dedans.
Mon horizon se rétrécissait. Je n’avais plus de vision pour l’avenir. Plus beaucoup d’espoir non plus. Toute mon attention était happée par ce qui risquait d’arriver, ce qui allait mal, ce contre quoi il aurait fallu lutter.
Or je crois profondément à ceci :
Lorsque nous sommes envahis par la peur et le désespoir, il devient très difficile de laisser apparaître une idée vivante.
Nous pouvons continuer à fonctionner, à nous informer, à réagir, parfois même à nous battre. Pourtant, cet endroit intérieur d’où peuvent naître une idée, un désir, une création, une autre manière de faire finit par manquer d’air.
C’est aussi pour cela que j’ai besoin de douceur.
Un atelier, une plante et quelques mots de Christian Bobin
Lundi, j’animais un atelier d’écriture autour de la douceur de vivre.
J’avais apporté quelques textes et citations pour nourrir notre exploration. Parmi eux, ces mots de Christian Bobin :
« La douceur de vivre est l’avancée d’une vie éternelle dans la vie d’aujourd’hui. »
La maîtresse de maison a pris la citation et l’a glissée dans les feuilles d’une plante.
J’ai trouvé cela tellement juste que j’ai pris une photo.
La phrase n’était plus simplement imprimée sur un morceau de papier. Elle se retrouvait littéralement au milieu du vivant, entourée de feuilles et de lumière.
Et peut-être est-ce cela que je cherche moi-même à faire : remettre le vivant au milieu.
Regarder aussi ce qui pousse. Ce qui nourrit. Ce qui relie. Ce qui donne envie de se lever le matin et d’être encore un peu curieux de ce que cette journée pourrait apporter.
Nourrir le beau et le bon… sans nier la tristesse
Le lendemain, mardi, c’était la reprise de ma chorale.
Nous avons commencé à travailler une œuvre magnifique de Gerardo Di Giusto qui s’appelle La Tristesse.
Une femme venait chanter avec nous pour la première fois. À la fin, elle m’a expliqué qu’elle ne pourrait pas continuer. Elle avait déjà suffisamment de soucis dans sa vie et ne voulait pas ajouter encore de la tristesse à son quotidien.
Ce dont elle avait besoin, m’a-t-elle dit, c’était de nourrir le beau et le bon.
Je l’ai comprise immédiatement.
C’est tellement proche de ce que je ressens.
Et en même temps, quelque chose en moi disait : oui… et la tristesse aussi a sa place.
Nous ne pouvons pas passer notre vie à l’éviter. La tristesse nous parle de ce que nous aimons, de ce qui nous touche, de ce que nous ne voulons pas perdre. Elle peut même devenir l’un des chemins qui nous donnent envie d’agir.
J’ai alors pensé au Travail qui relie de Joanna Macy, et je lui en ai parlé.
Dans ce processus, nous avançons dans une spirale qui commence par la gratitude, nous invite ensuite à honorer notre peine pour le monde, à porter un nouveau regard, puis à aller de l’avant et agir.
Cet ordre me touche particulièrement.
On ne commence pas par la douleur. On commence par ce qui soutient.
La gratitude n’est pas là pour recouvrir la tristesse d’une jolie couche de positif. Elle nous donne un sol à partir duquel nous pouvons rencontrer aussi ce qui fait mal, sans nécessairement nous y perdre.
Et si la douceur de vivre pouvait, elle aussi, être ce sol ?
La douceur de vivre comme rébellion
La douceur dont je parle n’est pas une vie sans difficultés.
Ce n’est pas fermer les volets sur le monde et décider que tout va bien. Ce n’est pas davantage se fabriquer une jolie petite bulle pendant que tout brûle autour de nous.
C’est refuser que ce qui va mal occupe tout le paysage.
Il y a l’horreur et il y a la beauté.
Il y a la violence et il y a la tendresse.
Il y a ce qui se défait et il y a ce qui pousse.
Il y a la tristesse et il y a la joie.
Les deux existent.
Et je refuse de donner à l’un le pouvoir d’effacer l’autre.
Je pense parfois à Etty Hillesum. Je me souviens avoir été profondément touchée par la lumière de ses écrits, au cœur même de la Seconde Guerre mondiale. Juive dans les Pays-Bas occupés, elle ne pouvait évidemment pas ignorer ce qui se passait autour d’elle. Et pourtant, au milieu de cette réalité, elle continuait à regarder la beauté, à chercher en elle un espace que la haine ne pourrait pas entièrement conquérir.
Je ne compare évidemment pas notre époque à ce qu’elle a traversé. Ce qui me touche chez elle est ailleurs : sa capacité à ne pas laisser l’horreur lui retirer aussi son amour de la vie.
À une tout autre échelle, c’est peut-être cela que je cherche moi aussi.
C’est peut-être cela, ma rébellion : continuer délibérément à chercher ce qui est vivant.
Alors je regarde le figuier
Pour moi, c’est sans doute plus facile parce que je vis proche de la nature. Je sais en tout cas qu’elle m’aide à ne pas sombrer.
Ces jours-ci, par exemple, le figuier est à l’honneur. Je m’intéresse à ses fruits, bien sûr, et aussi à tout ce que cet arbre peut offrir et que je ne connaissais pas encore. (J’ai découvert par exemple, que l’on peut faire une délicieuse boisson à base de ses feuilles).
Cela peut sembler minuscule face à l’état du monde.
Ça l’est.
Et pourtant, pendant quelques instants, mon attention se pose sur quelque chose qui pousse, se transforme, nourrit.
À d’autres moments, la douceur de vivre prend la forme d’un échange autour d’un café, d’un repas que j’ai préparé et que nous partageons, d’une belle lumière, du silence d’une pièce où plusieurs personnes écrivent chacune à son rythme.
Ou encore d’une idée qui surgit pour mon activité et que j’ai soudain envie de suivre.
Ce ne sont pas des choses extraordinaires.
Elles me rendent simplement à la vie.
Et puis, mercredi, un mot : espérer
Mercredi, j’ai envoyé ma newsletter.
J’y invitais les personnes qui me lisaient à me répondre simplement par un mot.
Une personne que je connais m’a envoyé celui-ci :
Espérer.
Il m’est resté.
Parce qu’espérer ne signifie pas forcément croire naïvement que tout va bien finir par s’arranger.
Espérer, ce peut être garder en soi suffisamment d’espace pour croire qu’autre chose est encore possible.
Et pour pouvoir l’imaginer.
Si la peur et le désespoir prennent toute la place, où peuvent encore germer les idées dont nous aurons besoin demain ?
Reprendre souffle pour pouvoir agir
C’est aussi là que se trouve ma part.
Je ne sais pas comment réparer le monde. Et je ne sais même pas exactement ce que serait « un monde meilleur ». Nous n’en aurions probablement pas tous la même définition.
En revanche, je sais ce que j’ai envie d’y apporter.
J’ai envie d’aider des personnes à reprendre leur souffle.
À ralentir suffisamment pour retrouver ce qui les nourrit, ce qui les met en joie, ce qui les rend profondément vivantes.
Pas seulement pour aller mieux.
Pour retrouver assez d’élan pour pouvoir, à leur tour, apporter leur part.
Car ta part ne ressemblera peut-être pas à la mienne.
Ce qui te mobilise sera peut-être la justice, la transmission, les enfants, la forêt, l’art, la solidarité, ton quartier, ton métier, la façon dont tu prends soin de tes proches, une association, une entreprise que tu veux faire fonctionner autrement.
Peu importe l’échelle.
C’est là que la légende du colibri prend tout son sens pour moi.
Nous n’avons pas besoin de porter toute la forêt sur nos épaules.
Nous avons besoin de trouver notre part.
Alors oui, je choisis la douceur
Je la choisis non pas parce que le monde va bien.
Je la choisis précisément parce qu’il ne va pas bien.
Je choisis de regarder aussi ce qui pousse.
Je choisis de nourrir ce qui me donne de la force plutôt que ce qui m’anéantit.
Je choisis de laisser une place à la tristesse sans lui donner toute la maison.
Je choisis la beauté, les liens, la créativité, la nature, la joie lorsqu’elle se présente.
Je choisis d’espérer.
Pas comme une attente passive que quelqu’un vienne tout arranger.
Comme une manière de préserver en moi un espace où quelque chose d’autre peut encore naître.
Plus le monde se durcit, plus je choisis la douceur de vivre.
C’est ma façon de rester vivante.
C’est aussi ma façon de faire ma part.
Et toi, qu’est-ce qui demande à être nourri ?
Peut-être sais-tu déjà ce qui te garde vivante, ce qui te donne de l’élan et l’envie d’apporter ta part.
Peut-être que c’est encore un peu flou.
Alors, plutôt que de chercher immédiatement une réponse, je t’invite à t’arrêter un instant et à regarder autrement ce qui est déjà là.
J’ai créé Retrouver ton rythme juste, un petit carnet de re-création pour explorer ce qui te nourrit, ce qui te pèse et ce à quoi tu aimerais redonner davantage de place dans ta vie.


