Sois-toi-même, ne triche pas, emprunte ton propre chemin.

Douceur de vivre : et si réussir, c’était aussi arrêter de courir ?

Vivre avec moins et redéfinir la richesse
Je croyais qu’une vie réussie devait avoir de l’impact. Il m’a fallu plusieurs années en Ardèche pour découvrir une autre richesse : une douceur de vivre discrète, faite de présence, de liens, de créativité et peut-être aussi de moins.

Fais circuler ce qui vibre 

Cette réflexion est née d’abord à voix haute. Un jour, j’ai simplement allumé la caméra et parlé de cette douceur de vivre que je découvre en ce moment.

J’avais mieux à faire que de me la couler douce

Cet été, il a fait chaud. Très chaud. En Ardèche comme ailleurs, la canicule a imposé son rythme. Il y avait les heures où sortir devenait presque déraisonnable, celles où l’énergie semblait fondre en même temps que le reste, et cette nécessité de ralentir, tout simplement parce que le corps et la chaleur ne laissaient guère le choix.

Alors je suis allée plus souvent à la rivière.

Pas dans le cadre d’une grande résolution pour prendre soin de moi. Pas davantage parce que j’avais décidé de ralentir ou de « me reconnecter à la nature ». J’avais chaud, la rivière était là, et j’y suis allée.

Et je crois que c’est au cours de cet été un peu particulier que j’ai commencé à mettre des mots sur quelque chose qui s’était probablement installé progressivement : une forme de douceur de vivre.

Cela peut sembler presque évident quand on vit en Ardèche. La rivière, les forêts, les paysages, un territoire encore très rural… Tout le décor semble réuni pour mener cette fameuse vie simple et paisible que l’on imagine volontiers depuis une grande ville.

Sauf que je vis ici depuis plusieurs années.

Et surtout, pendant longtemps, la douceur de vivre n’était pas exactement une valeur à mes yeux.

J’avais une tout autre boussole.

Il y a quelques années, j’ai donné un TEDx dont le titre était Living a Life with Impact. Vivre une vie qui a de l’impact. Cela résumait assez bien ce qui m’animait : faire quelque chose de ma vie, contribuer, entreprendre, créer, avancer. Une vie devait avoir du sens, certes, et elle devait aussi produire quelque chose, laisser une trace, avoir de l’impact.

Face à cela, « se la couler douce » avait une tout autre saveur.

Lorsque je suis arrivée en Ardèche, j’ai rencontré des personnes dont le rapport à la vie me déconcertait. Des gens qui ne semblaient pas particulièrement préoccupés par l’idée de gagner toujours plus, qui cherchaient plutôt comment vivre bien avec peu, qui accordaient du temps à des choses qui, dans mon système de valeurs d’alors, ne semblaient pas particulièrement productives.

Je ne comprenais pas.

Je crois même que, parfois, je les méprisais un peu.

Aujourd’hui, cette phrase me fait sourire. Parce que je commence seulement à comprendre quelque chose qu’ils avaient peut-être compris depuis longtemps.

Et si avoir de l’impact et goûter la douceur de vivre n’étaient pas deux manières opposées d’habiter sa vie ?

Pendant longtemps, je n’ai même pas envisagé qu’elles puissent cohabiter.

Le paquebot ne s’arrête pas en quelques mètres

Changer de lieu ne suffit pas forcément à changer de mouvement intérieur. On peut modifier profondément son environnement, se rapprocher de la nature et continuer à fonctionner avec les mêmes moteurs.

Je crois que c’est ce qui m’est arrivé en venant vivre en Ardèche.

Il y avait une forme d’inertie, comme celle d’un immense paquebot lancé à pleine vitesse. Même lorsque les moteurs ralentissent, toute la masse continue d’avancer. Il lui faut du temps et de la distance pour modifier sa trajectoire. J’avais changé de vie et de paysage, une partie de moi continuait à courir.

Et cette course avait un objectif parfaitement respectable : réussir.

Réussir en tant que professionnelle, réussir en tant qu’entrepreneuse, développer mon activité, gagner suffisamment d’argent — et, soyons franche, « suffisamment » voulait souvent dire davantage.

Lorsque les résultats n’étaient pas ceux que j’espérais, ma réaction était assez prévisible : il fallait trouver ce qui me manquait. Une compétence, une méthode, une meilleure stratégie, une meilleure compréhension de moi-même.

Alors je me formais.

Pendant des années, j’ai rempli la caisse pour la vider presque aussitôt dans une nouvelle formation, souvent en développement personnel. J’y ai appris énormément et ouvert des portes que je suis heureuse d’avoir ouvertes. Ce n’est pas ce chemin que je remets en cause aujourd’hui. C’est le moteur qui, parfois, tournait derrière.

À peine une étape franchie, une autre apparaissait. Une nouvelle version de moi à atteindre, qui serait peut-être enfin suffisamment compétente, suffisamment alignée, suffisamment visible pour que tout fonctionne.

Et sous cette quête de « toujours mieux » se glissait une petite musique :

Je ne suis pas encore assez.

Le piège est subtil, parce que cette course peut ressembler à de l’élan. J’aime apprendre, explorer, créer, comprendre, lancer de nouvelles choses. Tout cela est profondément vivant pour moi.

Alors comment distinguer l’élan qui nous met en mouvement de la course qui nous empêche de nous arrêter ?

Chez moi, la différence apparaît aujourd’hui plus clairement : dans la course, ce que j’avais n’était jamais vraiment suffisant. Et la vie semblait toujours devoir devenir autre chose avant que je puisse pleinement l’apprécier.

Rivière en Ardèche, invitation à la douceur de vivre

Lâcher la réussite sans lâcher mon fil

Je ne me souviens pas d’un moment précis où j’aurais décidé : « Voilà, maintenant j’arrête de vouloir réussir. » Le changement a été beaucoup plus lent. Le paquebot, justement.

Peu à peu, j’ai commencé à lâcher cette volonté de faire de mon activité la preuve que j’avais réussi ma vie. Ce n’était pas confortable. Cela demandait même une certaine dose de courage, parce que nous vivons dans un monde où choisir de gagner moins, de faire moins ou simplement de ne pas chercher constamment à grandir peut facilement être interprété comme un renoncement.

Je comprends parfaitement que ce choix ne soit ni possible ni souhaitable pour tout le monde. Il faut payer son logement, remplir son frigo, faire face aux imprévus. La douceur de vivre ne règle pas une facture d’électricité et je n’ai aucune envie de romantiser la précarité.

Pourtant, quelque chose s’est profondément calmé en moi lorsque j’ai cessé de faire de la réussite une condition à mon sentiment d’avoir une vie valable.

Je suis devenue moins réactive. Plus tranquille face à certaines choses. Plus capable, peut-être, de regarder ce qui était déjà là au lieu d’avoir constamment les yeux tournés vers ce qui manquait encore.

Et je n’ai pas perdu mon envie de créer.

Je continue à avoir des idées, à lancer des projets, à écrire, à accompagner, à apprendre. Je continue à suivre ce fil qui me pousse depuis toujours à explorer, comprendre et transmettre. Simplement, j’essaie de moins lui demander de m’emmener quelque part.

Lâcher la volonté de réussir n’a pas supprimé mon élan. Cela a peut-être simplement cessé de lui demander de prouver quelque chose.

Et c’est probablement dans l’espace laissé par cette course qui ralentissait que j’ai commencé à percevoir autre chose. Quelque chose de beaucoup moins spectaculaire que ce que j’avais longtemps recherché.

Quand la vie n’a plus besoin de faire des étincelles

Pendant longtemps, j’ai beaucoup aimé les sensations fortes. Pas forcément celles qui consistent à sauter en parachute ou à descendre une rivière en rafting. Je parle plutôt de ces moments où l’on se sent intensément vivante : l’enthousiasme d’un nouveau projet, la joie qui déborde, l’exaltation d’une rencontre ou d’une idée, cette énergie qui donne soudain l’impression que tout devient possible.

Ce sont des sensations merveilleuses et je n’ai aucune intention de les bouder lorsqu’elles se présentent.

Simplement, je m’aperçois que j’ai peut-être longtemps confondu le fait de me sentir vivante avec le fait de me sentir intensément vivante.

La douceur de vivre que je découvre appartient à un autre registre. Elle ne produit pas de grands sommets. Elle fait peu de vagues et c’est peut-être justement ce qui me touche.

C’est davantage une sensation de tranquillité. Celle d’être là et de ne pas avoir immédiatement besoin que quelque chose d’autre arrive. De pouvoir apprécier une journée ordinaire sans qu’elle ait besoin de devenir mémorable.

Cet été, la chaleur m’a conduite plus souvent à la rivière. J’y allais parce qu’il faisait chaud, parce que l’eau était fraîche, parce que c’était bon d’être là. Et ces moments très simples ont probablement rendu plus perceptible cette douceur qui s’installait.

Il y a quelque chose dans la nature qui m’aide particulièrement à la retrouver. La forêt surtout. Lorsque je marche parmi les arbres, je dis parfois que je suis dans un état de grâce — c’est sans doute un peu exagéré, quoique pas tant que ça.

Pourtant, la nature elle-même n’a rien d’un univers perpétuellement doux. Canicule, sécheresse, orages, pluies violentes, grêle… Elle peut être rude, imprévisible, parfois dévastatrice.

Et c’est peut-être précisément ce qu’elle m’apprend.

Elle me ramène à quelque chose que j’explore beaucoup depuis quelque temps : l’acceptation. Non pas se résigner ou décider que tout est bien ainsi, plutôt commencer par cesser de lutter contre le fait que ce qui est là… est là.

La douceur de vivre n’est peut-être pas une vie devenue douce. Elle pourrait être une manière plus douce d’entrer en relation avec la vie telle qu’elle est.

Alors nul besoin d’attendre d’avoir déménagé en Ardèche, réglé tous ses problèmes ou trouvé enfin la vie idéale pour commencer à y goûter.

Forêt et nature comme chemin vers la douceur de vivre

Reconnaître ce qui nourrit

La nature est pour moi une porte d’entrée privilégiée vers cette douceur. Ce n’est évidemment pas la seule.

Il y a aussi ces conversations où, assez vite, on cesse de parler pour ne rien dire. J’avoue avoir assez peu de goût pour le small talk. J’aime lorsque la conversation quitte doucement la surface, lorsque quelque chose de vrai se partage et qu’une rencontre, même brève, devient réellement une rencontre.

La créativité produit chez moi quelque chose de semblable. Chanter avec d’autres, dessiner, écrire, découper des images et faire un collage… Je peux y entrer sans savoir précisément ce qui va en sortir. Pendant un moment, il n’y a rien à réussir, parfois même rien d’utile à produire.

Ce sont mes chemins. Les tiens sont certainement différents.

Et c’est là que la question de la douceur de vivre devient plus intéressante qu’une liste de bonnes habitudes à adopter. Nous savons très bien transformer jusqu’au bien-être en nouvelle liste de tâches à accomplir.

Il s’agirait plutôt d’apprendre à reconnaître ce qui nous nourrit réellement : les lieux où quelque chose en nous se détend, les personnes auprès desquelles nous n’avons pas besoin de tenir un rôle, les activités pendant lesquelles nous cessons de surveiller le temps ou le résultat. Ces moments parfois minuscules où notre vie, telle qu’elle est, semble momentanément suffisante.

Peut-être que notre douceur de vivre est déjà là, par fragments, et que nous sommes simplement devenus trop occupés pour la remarquer.

Je ne sais pas si l’état que je traverse aujourd’hui va durer. Curieusement, j’ai moins besoin de le savoir. J’ai surtout envie d’en prendre soin et de lui faire un peu plus de place.

Sans en faire, si possible, un nouvel objectif à réussir.

Et si la douceur de vivre était aussi une question collective ?

En écrivant cela, je repense à ces Ardéchois que j’observais à mon arrivée et dont la manière de vivre me déconcertait tant.

Certains semblaient consacrer beaucoup moins d’énergie que moi à gagner davantage d’argent et beaucoup plus à trouver comment vivre correctement avec ce qu’ils avaient. À mes yeux, cela ressemblait parfois à un manque d’ambition. Ils se la coulaient douce pendant que, moi, j’avais des choses à accomplir.

Quelques années plus tard, mon regard a profondément changé.

Je n’idéalise pas la vie avec peu. Le manque d’argent peut être une source considérable de stress et limiter profondément les choix. La précarité n’a rien de romantique et choisir de vivre avec moins n’est pas la même chose que subir le manque.

Ce que je comprends mieux aujourd’hui, c’est qu’il existe peut-être plusieurs manières de définir la richesse.

Cette question me ramène à la période du Covid et des confinements. Ce fut une période difficile, parfois dramatique, traversée par la maladie, la peur, l’isolement et une immense anxiété collective. Pourtant, pour certaines personnes, au milieu de tout cela, il y eut aussi une expérience étrange : une partie de la machine s’était arrêtée.

Moins de déplacements, moins de rendez-vous, davantage de temps chez soi. Pour certains, plus de temps pour cuisiner, marcher, jardiner, observer ce qui se passait dehors ou simplement être ensemble. Je me demande parfois si nous n’avons pas été nombreux à entrevoir alors, lorsque l’inquiétude ne prenait pas toute la place, quelque chose d’une autre manière de vivre.

Peut-être même un goût de cette douceur.

Puis la machine est repartie.

Cette parenthèse pose une question qui dépasse nos histoires individuelles : pourquoi faut-il si souvent qu’une contrainte extérieure — une canicule, un confinement, une maladie, un épuisement — nous oblige à ralentir pour que nous découvrions ce que nous ne voyions plus ?

Notre société nous raconte depuis longtemps une histoire assez simple : davantage est préférable à moins. Plus de croissance, plus de revenus, plus de biens, plus d’expériences, plus de performances. Même lorsque nous cherchons à aller mieux, nous pouvons appliquer la même logique : devenir une meilleure version de nous-mêmes, acquérir davantage de compétences, multiplier les expériences qui devraient nous rendre plus heureux.

Je connais bien cette mécanique. Je l’ai longtemps alimentée avec enthousiasme.

Aujourd’hui, elle m’interroge aussi pour une autre raison.

Nous savons que les ressources de notre planète ne sont pas infinies. Nous savons que nous ne pouvons pas indéfiniment produire et consommer toujours davantage comme si la question de la limite ne se posait jamais. Nous pouvons détourner le regard ou espérer que la technologie trouvera toutes les réponses ; la contradiction reste là : une croissance matérielle sans fin dans un monde fini ne peut pas constituer notre seul horizon.

J’assume volontiers qu’il y a là une dimension politique dans ma réflexion.

Car si nous devons, collectivement, apprendre à vivre avec moins de certaines choses, la question n’est peut-être pas seulement de savoir à quoi nous allons devoir renoncer.

Elle pourrait aussi devenir : qu’avons-nous à retrouver ?

Du temps, peut-être. De la présence. Des relations qui ne passent pas uniquement par l’efficacité et l’utilité. La possibilité de créer sans produire, de marcher sans aller quelque part, de connaître un lieu, de faire durer les objets, de partager davantage, de trouver du plaisir dans ce qui n’a pas besoin d’être acheté.

Et si vivre avec moins ne signifiait pas nécessairement vivre moins ?

Cette année, La Belle Verte de Coline Serreau fête ses trente ans. J’aime depuis longtemps ce film, avec son humour et sa manière joyeusement décalée de regarder nos habitudes terrestres. Il imaginait déjà une société qui avait fini par abandonner une grande partie de ce qui lui semblait auparavant indispensable pour redécouvrir d’autres formes de richesse.

Trente ans plus tard, cette fable me paraît avoir gardé quelque chose d’étonnamment actuel.

Je ne rêve pas d’un grand « débranchage » collectif qui nous donnerait miraculeusement la solution. Je me demande simplement si certaines choses dont nous aurons probablement à apprendre à nous passer ne pourraient pas aussi laisser de la place à ce que nous avons perdu en chemin.

Je repense alors à ceux que je regardais autrefois avec une certaine condescendance parce qu’ils semblaient manquer d’ambition.

Peut-être avaient-ils simplement placé leur ambition ailleurs.

Non pas dans l’accumulation, mais dans la qualité de la vie vécue.

Vivre simplement avec un jardin, la douceur de vivre

Cultiver plutôt que conquérir

Je n’ai pas de réponse définitive. Je suis plutôt au début d’une découverte.

Je ne sais même pas si cette douceur que je ressens aujourd’hui va perdurer. Peut-être traverserai-je à nouveau des périodes où l’envie de réussir, l’inquiétude ou l’exaltation reprendront davantage de place. Je me connais suffisamment pour ne pas transformer trop vite une expérience présente en philosophie définitive.

En revanche, je sais que j’ai envie de nourrir ce que je découvre.

Et le mot « nourrir » me paraît plus juste que « conserver ». Vouloir conserver à tout prix cette douceur serait déjà une manière de recommencer à serrer les poings : voilà, j’ai trouvé quelque chose de précieux, maintenant il faut que je réussisse à ne surtout pas le perdre.

Ce serait assez ironique.

Alors j’essaie plutôt de regarder ce qui lui permet de pousser. La rivière. La forêt. Les conversations vraies. La créativité. Le temps laissé libre. L’attention portée à ce qui est déjà là. Et surtout cette possibilité nouvelle de continuer à avoir des projets, des envies, des élans sans demander à chacun d’eux de justifier ma valeur ou de prouver que ma vie va dans la bonne direction.

C’est probablement pour cela que l’image du jardin me parle autant aujourd’hui.

On ne tire pas sur une plante pour la faire pousser plus vite. On peut préparer le sol, arroser, apporter de la lumière, protéger parfois, puis laisser le vivant faire sa part.

Peut-être pouvons-nous apprendre à faire un peu la même chose avec nos vies.

Non pas renoncer à agir, à créer, à transformer ce qui mérite de l’être. Plutôt cesser de croire que tout dépend de notre capacité à pousser constamment plus fort.

La douceur de vivre n’est peut-être pas quelque chose à atteindre. Elle est peut-être quelque chose à rendre possible.

Et toi, si tu regardes ta vie non pas à partir de ce qui lui manque encore, mais de ce qui est déjà là : où se cache ta douceur de vivre ?

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